SebastiánVielmas

Rétrécissement de l’espace civique et le leadership mondial du Canada : un enjeu clé pour les organismes de coopération internationale

Le monde semble entrer dans un nouveau cycle de protestations de plus en plus vives : du Chili à Hong Kong, de l’Irak à la Guinée. Les demandes spécifiques des manifestants dépendent du contexte local, et parfois différents groupes auront des demandes contradictoires. Cependant, un fil conducteur commun à toutes ces manifestations est la défense du droit de manifester pacifiquement sans répression de l’État, la transparence des affaires publiques et la lutte contre la corruption, la réduction des inégalités et une démocratie participative où les élections sont libres et périodiques, sans réélection illimitée et avec la participation active de la société civile.

Dans plusieurs cas, ces mouvements sociaux ont réussi à surmonter d’anciens clivages sociaux que l’on croyait immuables. Par exemple, en Irak et au Liban, les protestations ont largement transcendé le sectarisme de ces sociétés[1]. Également, au Chili, les “barras bravas” (groupes organisés de supporters des équipes de football d’Amérique latine) des trois principales équipes du pays, antagonistes depuis toujours, ont décidé de protester ensemble à l’endroit où ils célèbrent traditionnellement les victoires de leurs équipes.

Malheureusement, des gouvernements de convictions idéologiques différentes, dans des régions différentes, ont réagi aux protestations par la répression policière, la militarisation et les restrictions aux libertés fondamentales. Dans plusieurs cas, des organisations internationales de défense des droits humains ont constaté de graves violations des droits de la personne[2]. Parmi les libertés les plus touchées figurent les trois piliers de l’espace civique : liberté d’association, liberté de réunion et liberté d’expression.

C’est un sujet de préoccupation du point de vue des droits. Elle a également une incidence sur les organisations canadiennes qui travaillent dans le domaine de la coopération internationale. D’abord, parce que le rétrécissement de l’espace civique a un impact direct sur les partenaires locaux avec lesquels les programmes de développement et d’aide humanitaire sont mis en œuvre[3]. Deuxièmement, puisque la réalisation des objectifs de développement durable (ODD) nécessite un espace civique ouvert et dynamique : le développement a besoin de la société civile[4].

Les organismes canadiens de coopération internationale confrontent cette question de différentes manières, selon leur rôle et leur profil. Certaines organisations décident d’une stratégie de plaidoyer et de mobilisation au Canada et dans le monde. D’autres organisations décideront d’engager directement les décideurs et les parlementaires. Encore, d’autres organisations décideront d’une combinaison des deux.

S’appuyant sur cette diversité, qui est elle-même une force, le Conseil canadien pour la coopération internationale est un espace de rassemblement et de coordination qui favorise les efforts de ses membres et assure le dialogue avec d’autres acteurs, dont le gouvernement canadien. Ces efforts sont enracinés dans un engagement envers une approche féministe, durable et fondée sur les droits humains.

Alors que nous nous apprêtons à tenir le premier Sommet sur le leadership mondial du Canada ce mercredi 27 novembre, un groupe de leaders d’opinion en politique étrangère du Canada a rédigé un ” un premier énoncé de vision pour la politique internationale du Canada“. L’un des principaux points de l’énoncé est que le Canada devrait appuyer la dissidence pacifique et ” permettre aux gens d’exprimer leur déception légitime à l’égard des systèmes politiques et économiques existants tout en respectant les principes et les institutions de démocratie et d’inclusion “[5]. L’énoncé et son annexe, qui se veulent une ouverture au débat du Sommet, soulignent également l’importance de s’attaquer aux causes profondes et de trouver des solutions durables grâce à une approche à long terme de ” règlement rapide des conflits ” et de ” renforcement des institutions et des capacités des acteurs étatiques et non étatiques “.

La surveillance, la promotion et la défense de l’espace civique seront essentielles pour répondre aux ambitions de l’énoncé de vision initial et de la politique étrangère féministe canadienne. C’est pourquoi le CCCI et Affaires mondiales Canada axeront leur Dialogue annuel 2019 sur l’espace civique et l’environnement favorable à la société civile au Canada et dans le monde. Le dialogue sera l’occasion de discuter avec Affaires mondiales Canada de la mise en œuvre de la Politique canadienne sur les partenariats avec la société civile pour l’aide internationale[6].

Beaucoup de progrès ont été accomplis pour rendre cette politique opérationnelle, notamment par l’intermédiaire du Groupe consultatif sur les politiques de la société civile. Pourtant, il y a beaucoup à discuter et à faire, notamment en soutenant la société civile à risque dans des pays de différentes régions, et sous des gouvernements de convictions idéologiques différentes, et en assurant la cohérence des politiques dans l’ensemble de la politique étrangère canadienne, y compris les secteurs de la défense, de la diplomatie, de l’aide internationale et du commerce international.

 

Sebastián Vielmas
Chargé de programme des groupes de travail régionaux
Conseil canadien pour la coopération internationale – CCCI

Cet article est l’opinion de son auteur et pas nécessairement celle du CCCI ou de ses membres.

Article original publié le 26 novembre 2019 sur le site Web du CCCI : https://ccic.ca/fr/retrecissement-de-lespace-civique-et-le-leadership-mondial-du-canada-un-enjeu-cle-pour-les-organismes-de-cooperation-internationale/

 

Références :

[1] Lebanon and Iraq Want to Overthrow Sectarianism (Foreign Policy)

[2] Iraq: Rein in security forces to prevent a bloodbath (Amnesty International);

Guinea: Appalling human rights ‘red flags’ ahead of presidential election (Amnesty International);

Chile: Deliberate policy to injure protesters points to responsibility of those in command (Amnesty International).

[3] For example, in the Philippines the last crackdown on civil society has touched Canadian organizations and partners. That is why over 30 Canadian CSOs, many of them CCIC and Asia-Pacific Working Group members, signed an open letter expressing concern about “red-tagging” attacks against labour, churches, human rights and humanitarian organizations that have worked with Canadian CSOs and/or the Canadian government on human rights, humanitarian aid and the implementation of sustainable and equitable development projects in the Philippines.

[4] Development Needs Civil Society –The Implications of Civic Space for the Sustainable Development Goals (Act Alliance & Institute of Development Studies)

[5] https://globalleadershipsummit.ca/wp-content/uploads/2019/11/Initial-vision-Statement-Nov-21.pdf

[6] https://www.international.gc.ca/world-monde/issues_development-enjeux_developpement/priorities-priorites/civil_policy-politique_civile.aspx?lang=eng

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